
Journées d’étude Patrimoine, enseignement et recherche: vers de nouvelles pratiques
juin 10, 2026Paris, pour moi, n’a jamais été seulement une ville : elle est une bibliothèque vivante. Dès que le projet d’y aller s’esquisse, je sens s’ouvrir en moi un livre que je croyais refermé, et dont les mots, pourtant, n’ont jamais cessé de se dessiner.
Trente ans après mon premier voyage, je m’assois à la terrasse d’un café de la rue de Rivoli, à l’ombre de l’Hôtel de Ville. Le bois du siège grince légèrement, un bruit familier qui me rappelle que Paris n’est pas une métropole bruyante mais une maison ancienne où les parquets parlent. Autour de moi, les vélos laissent échapper leurs minuscules klaxons, les cloches des églises ponctuent l’air comme des notes de Debussy, et l’odeur des viennoiseries qui échappe par la porte vitrée de la boulangerie voisine réchauffe le corps. Paris, déjà, m’ouvre son premier chapitre.
Au commencement était la littérature. Les écrivains du XIXᵉ siècle m’avaient offert la clé de cette bibliothèque avant même que j’en pousse la porte : Hugo et ses cathédrales de mots, Balzac et ses rues comme des intrigues, Stendhal et ses passions en clair-obscur, Zola et ses quartiers comme des fresques. Proust, lui, m’avait donné la cartographie secrète : ses promenades étaient mes signets. Et dans mon sac de jeune voyageuse, Le Testament français d’Andreï Makine me guidait comme un compagnon silencieux ; je découvrais Paris en même temps qu’Aliocha, dans la lumière douce d’un récit qui ressemblait à un tableau impressionniste de Monet où la ville, en arrière plan, se devine sans jamais se dévoiler entièrement.
C’était aussi mon voyage de noces. Quinze jours seulement, offerts par les autorités françaises, pour apprivoiser ce qui allait devenir ma vie entière : ma vie de femme mariée, ma vie d’étudiante à la Sorbonne, ma vie tout court. Quinze jours pour apprendre les rues comme on apprend les chapitres d’un livre trop dense. Je retrouvais les stations du Monopoly comme des illustrations d’enfance, et je comprenais enfin pourquoi la rue de la Paix, avce ses vitrines étincelantes, était la plus chère dans ce jeu. Mon mari, Parisien chevronné, ne comprenait pas le Paris qui se dessinait dans ma tête : un Paris de jeune fille qui avait lu trop de romans, vu trop de films, rêvé trop de tableaux. Mais ce Paris-là était déjà le mien.
Puis vint l’attente, longue, lourde, de l’autorisation qui tardait. Une année perdue, une année suspendue, une année où le livre restait ouvert mais inaccessible. Et enfin, le Paris de l’étudiante : le Quartier Latin, Censier, La Défense, le Centre Pompidou dont les couleurs semblaient sorties d’un tableau de Delaunay. Le soir, depuis mon balcon, je repérais les coupoles comme on repère les chapitres d’un ouvrage familier, avec la tour Eiffel comme signet lumineux.
Puis vint le réalisme : un appartement en banlieue, une cinquième zone, disait mon mari. Une enfant, puis une autre, qui illuminaient mes journées. Et Paris devint mon havre de paix. Je laissais mes filles chez leur nounou et je partais, PC sur le dos, « travailler sur ma thèse ». Mon itinéraire se dessinait autour des bibliothèques : Sainte-Geneviève, la BNF, la BPI, mais aussi les médiathèques discrètes, les salles silencieuses nichées dans les bâtiments officiels. Les frères Goncourt, objets de ma thèse, complétaient les marges de ma carte intérieure. Haussmann, lui, me révélait la structure du grand livre urbain.
Pour les banlieusards de mon quartier, aller à Paris chaque jour était une prouesse. Pour moi, c’était une chance, un privilège, une respiration. Même le retour des vacances n’avait rien de douloureux : c’était un retour à la bibliothèque, à la salle de lecture où je me sens chez moi.
Et lorsque je suis retournée vivre à Tunis, Paris est devenu mon lieu de ressourcement. Mon père, avec sa tendresse coutumière, avait inventé un rituel : « Montre-moi tes yeux. Ils ont l’air fatigués. Il est temps que tu partes à Paris. » À mon retour, il disait : « C’est parfait, tes yeux sont moins fatigués. » Il ne savait pas à quel point il disait vrai.
Pourquoi j’aime Paris ? Parce que le regard que je porte sur elle est le mien, et que ce regard est un chapitre que personne ne peut écrire à ma place.
J’aime Paris parce qu’elle est belle : ses boulevards comme des pages larges, ses ruelles comme des notes en marge, ses façades comme des enluminures. Le Paris que j’aime est propre, très propre. Les rues y sont nettoyées comme des pages qu’on tourne avec soin, les poubelles ne débordent jamais, les chauffeurs de bus prennent soin des personnes âgées comme on prend soin des lecteurs fragiles, les cafetiers offrent un verre d’eau comme on offre un marque-page, les caissières rendent la monnaie au centime près comme on rend un livre sans l’abîmer.
Le Paris que j’aime respecte ses monuments comme une bibliothèque respecte ses ouvrages rares. Il prend soin de ses jardins et offre des bancs publics comme des alcôves de lecture. Même sa météo est une page douce : le soleil y est supportable, le froid gérable. Même la pluie n’y salit pas.
Le Paris que j’aime est aussi celui des bibliothèques, des libraires et des bouquinistes. Ce que j’aime peut-être le plus dans Paris, ce sont ces bibliothèques. Dès que j’y entre, la ville se calme, les bruits de circulation disparaissent, remplacés par ceux des parquets qui grincent. Dans ces lieux, je suis protégée du Paris que mon regard refuse de voir: celui des pauvres et des exclus, des métros bondés, des visages fermés. J’en ressors toujours apaisée, rajeunie, enrichie de lectures nouvelles, comme si la bibliothèque avait filtré la ville pour ne m’en laisser que la part la plus douce.
Et puis j’aime les Parisiens, ou plutôt les habitants de Paris, dans leur diversité : habitués des quartiers, salariés pressés, étudiants fauchés, touristes égarés, SDF installés comme des lecteurs silencieux dans un coin de salle. Chacun d’eux respecte la ville comme on respecte un livre précieux. Ici, un automobiliste s’arrête au passage piéton comme on s’arrête devant une phrase importante. Ici, un téléphone ne sonne jamais dans une salle de cinéma. Ici, les sourires sont discrets, comme des annotations en marge.
J’aime Paris, et je rêve de faire de chaque lieu où je vis une petite bibliothèque parisienne, où le savoir-faire de cette ville serait enrichi par ce qu’il y a de beau et de bon dans les nôtres : la chaleur humaine, le soleil ressourçant, la richesse de notre patrimoine.
Paris est une bibliothèque, et j’en suis l’une des lectrices fidèles. Chaque voyage est une relecture, et chaque relecture révèle une page que je n’avais jamais vue.
