
Clôture RAQMYAT
décembre 20, 2025Chaque année, la Foire du livre agit sur moi comme un révélateur. À peine franchies les premières allées, quelque chose se fissure dans les certitudes que nous répétons le reste de l’année : les jeunes ne lisent plus, le livre est devenu un objet secondaire, les écrans ont définitivement remplacé les bibliothèques, la vitesse du monde contemporain a rendu impossible le temps lent de la lecture.
Et pourtant, au milieu de la foule et des conversations autour d’un auteur ou d’un titre recherché depuis des mois, une autre réalité apparaît. Discrète, fragmentée, parfois fragile, mais profondément vivante.
La Foire du livre donne soudain un visage visible à une communauté que l’on croyait devenue marginale. Pendant quelques jours, elle sort de l’ombre. On y croise des écrivains fatigués mais encore habités par leurs manuscrits, des éditeurs qui continuent malgré les difficultés économiques à défendre des catalogues exigeants, des libraires passionnés, quelques journalistes culturels qui persistent à croire que parler des livres demeure une mission nécessaire.
Et puis il y a les lecteurs.
Ceux qui viennent avec des listes soigneusement préparées. Ceux qui errent longuement entre les stands comme dans une ville ancienne. Ceux qui touchent les couvertures avant même d’ouvrir les livres, comme pour vérifier qu’ils existent réellement.
Parmi eux, il y a aussi les familles. Leur présence me touche toujours profondément. Certaines viennent d’abord pour des raisons pratiques : acheter des manuels scolaires, des cahiers d’exercices, des méthodes d’appui devenues trop coûteuses ailleurs. Dans un contexte économique difficile, cela est parfaitement compréhensible. Mais d’autres viennent pour quelque chose de plus fragile et de plus précieux : transmettre.
Je comprends aujourd’hui que j’appartiens moi-même à cette catégorie-là.
On voit des parents guider leurs enfants entre les rayons, leur montrer un livre, raconter une histoire, proposer un choix. Ces gestes paraissent simples, presque ordinaires. Pourtant, ils contiennent une véritable transmission culturelle. Car le goût de la lecture ne naît pas seulement à l’école ou à l’université. Il naît souvent dans ces scènes silencieuses : un livre offert, une bibliothèque entrouverte, un parent qui lit, une conversation autour d’un roman.
Dans notre famille, la Foire du livre faisait partie des rites de l’année. Mon père nous réservait un budget consacré aux achats de livres. Mais avril était aussi le mois des négociations. Ma sœur et moi tentions parfois d’obtenir une avance sur les cadeaux d’anniversaire de juillet et d’août afin de pouvoir repartir avec quelques ouvrages supplémentaires. Les livres avaient cette importance-là : ils méritaient qu’on négocie pour eux.
Aujourd’hui encore, je repense à ces retours de la Foire avec des sacs trop lourds, l’odeur du papier neuf mêlée à la fatigue heureuse de la journée, et cette impatience de commencer à lire avant même de rentrer à la maison.
Ma mémoire de lectrice est d’ailleurs inséparable des revues qui ont accompagné chaque étape de ma vie.
Aux vieux numéros de Sindbad, sauvés presque miraculeusement de la bibliothèque familiale, s’ajoutaient les collections de Elle et de Nous Deux provenant de la bibliothèque de ma mère. Puis vinrent les revues de l’enfance : Erfen et Majed, avec leurs mondes colorés et leurs récits qui ouvraient déjà des fenêtres vers d’autres imaginaires.
Plus tard, l’adolescente que j’étais attendait avec impatience Al Oumma et Al Arabi. À travers elles, le monde arabe prenait une autre dimension : culturelle, intellectuelle, politique aussi. Puis arrivèrent les années universitaires avec Qantara, Lire et Le Magazine littéraire. Chaque revue marquait une étape de formation, comme si ma bibliothèque racontait silencieusement les transformations successives de mon regard sur le monde.
Mais au milieu de tous ces souvenirs, une silhouette revient toujours avec une précision intacte : celle de Si Tebaï, le mari de ma tante.
Chaque année, pendant toute la durée de la Foire du livre, il fermait son bureau d’avocat. Il consacrait ses journées entières aux stands, aux nouveautés, aux découvertes. Le soir, la maison devenait le théâtre des mêmes disputes affectueusement violentes : ma tante lui reprochait d’accumuler des livres partout ; lui promettait qu’il les transporterait bientôt dans son bureau.
Et pourtant, malgré ces querelles répétées, il prenait toujours le temps de me montrer chacun de ses achats. J’étais une enfant, mais il me parlait déjà sérieusement. Il m’expliquait à quel domaine appartenait chaque ouvrage, pourquoi il l’avait choisi, ce qu’il espérait y apprendre.
Il y avait aussi cette étrange coïncidence qui me fascinait enfant : certains week-ends, après qu’il m’avait offert un livre, je découvrais chez mes parents exactement le même exemplaire déjà présent dans la bibliothèque familiale. Cela arrivait avec les romans pour enfants de Kamel Kilani, puis plus tard avec les œuvres de Georgy Zeidan, Mustafa Lutfi al-Manfaluti, Tawfiq al-Hakim ou encore Naguib Mahfouz.
Comme si les livres circulaient dans la famille avant même que nous en parlions. Comme s’ils formaient un langage souterrain reliant les générations les unes aux autres.
Quelques années plus tard, adolescente, j’avais commencé à écrire quelques poèmes en secret. J’avais presque trouvé le courage de parler à Si Tebaï de mes essasi lorsqu’il prononça un jour cette phrase que je n’ai jamais oubliée : avant d’écrire un vers, il faut lire mille vers.
Je me suis tue immédiatement et j’ai continué à écrire ma poésie adolescente dans le silence, à l’abri du regard familial.
Longtemps, cette phrase m’a semblé sévère. Aujourd’hui, je crois qu’elle portait surtout une immense exigence envers la littérature. Une manière de rappeler que l’écriture ne naît pas du vide, mais d’une longue fréquentation des mots, des voix et des livres des autres.
Avec les années, une autre découverte est venue enrichir cette histoire familiale des livres. À l’âge adulte, j’ai appris l’existence d’une ancienne bibliothèque appartenant à mes ancêtres. Cette découverte m’a permis de renouer avec la branche la plus djerbienne de ma famille, comme si les livres avaient continué, à travers le temps, à maintenir des liens que les distances et les années avaient fragilisés.
Je crois désormais que les bibliothèques familiales sont bien plus que des accumulations de livres. Elles sont des archives affectives, des cartographies secrètes de nos héritages intellectuels et sentimentaux. Chaque livre conservé, perdu ou transmis raconte quelque chose des générations qui nous ont précédés.
Alors oui, le livre semble parfois menacé. Oui, la logique de consommation rapide transforme profondément notre rapport à la culture. Oui, beaucoup de bibliothèques disparaissent dans l’indifférence générale.
Mais chaque année, au milieu des allées de la Foire, quelque chose résiste encore.
On le voit dans les mains d’un enfant serrant son premier roman, on l’écoute dans le murmure d’une mère expliquant un livre à ses enfants, on le perçoit dans les yeux d’un étudiant économisant pendant des mois pour acheter un ouvrage essentiel et dans la joie de mon père qui fait cette année son énième pélérinage au Kram et pour la première fois sur une chaise roulante.
Et tant que ces gestes existeront, même fragiles, même minoritaires, il restera une raison d’espérer. Car une société qui continue à transmettre des livres d’une génération à l’autre n’a pas entièrement renoncé à sa mémoire, à son imagination ni à son avenir.


